On entend parler du toumo pour la première fois dans le livre de la
grande exploratrice Alexandra David-Neel, Mystiques et magiciens du
Tibet. Ecoutons ce qu'elle en dit : « Passer l'hiver dans une caverne
située, souvent, entre 4000 et 5000 mètres d'altitude, vêtu d'une robe
mince ou même nu et ne pas périr gelé, est un problème compliqué.
Nombre d'ermites tibétains l'ont pourtant résolu, et leur endurance est
attribuée au fait qu'ils possèdent le moyen de stimuler la chaleur
interne appelée toumo. Le mot toumo signifie chaleur, mais il n'est pas
employé dans le langage courant pour désigner la chaleur ordinaire.
C'est un terme technique du vocabulaire mystique, et les effets de la
chaleur mystérieuse dénommée ainsi ne sont pas confinés à échauffer le
corps des ascètes capables de l'engendrer. »
Le Tibet a toujours été, pour nous occidentaux, un pays magique qui
draine son chapelet de mystères, comme la légende du Yéti, les
histoires de moines qui l'évitent, « Tintin au Tibet » est à ce sujet
très révélateur, alors, pourquoi pas des ermites dotés de pouvoirs qui
leur permettent de résister au froid ?
Pourtant, notre regard change, lorsqu'on découvre que
le toumo a ses
adeptes en France et qu'il ne s'agit pas de lamas doués de pouvoirs
surnaturels, mais simplement de gens passionnés par ce yoga très
particulier.
On peut comprendre que les tibétains aient été poussés par la nécessité
de s'adapter aux rigueurs de leur climat, mais qu'est-ce qui peut
pousser des gens « normaux » à entrer dans l'eau glacée ou sous des
cascades par des – 15°?
Nous remercions Wilfrid Delnord pour sa
collaboration et sa photo à la cascade
Pour le comprendre, il est intéressant de remonter jusqu'en 1847 et de
se pencher sur l'histoire de quelqu'un qui n'a rien à voir avec le
Tibet. L'abbé Kneipp a 26 ans et souffre d'une tuberculose qu'on juge
incurable. Un jour, il découvre une publication du docteur Hahn : « De
la force et des effets de l’eau fraîche sur le corps humain » et décide
de tenter l'expérience. Au programme, course à pied deux fois par
semaine sur les bords du Danube et bains glacés dans une eau à 5° C.
L'abbé Kneipp est guéri en quelques mois et commence à soigner son
entourage à l'aide de sa méthode, s'attirant les foudres des autorités
ecclésiastiques, qui l'accusent de charlatanisme et l'envoient se faire
oublier au monastère des dominicains de Bad Wörishofen.
Pour empirique qu'elle soit, la méthode de l'abbé Kneipp est
aujourd'hui largement reprise dans les thermes où les bienfaits de
l'hydrothérapie ne sont plus à démontrer. Joachim Bohm Rammel,
ostéopathe, nous explique que « le contraste chaud-froid dilate et
contracte les vaisseaux sanguins, ce qui réactive le système
neurovégétatif, mais aussi le système hormonal et immunitaire ».
On peut faire le même constat au Japon, où certaines
écoles maternelles
se distinguent en habituant les enfants à ne porter durant la journée,
qu'un simple short, et ce, quel que soit le temps ou la saison.
Certains parents sont prêts à parcourir des kilomètres pour que leur
enfant soit éduqué dans une de ces écoles. Et les statistiques sont
formelles. Le taux d'absentéisme est nettement moins élevé que dans les
écoles maternelles « classiques » et les parents qui sont eux-mêmes
passés par ce régime spartiate, confirment être très rarement malades.
Ces exemples amènent plusieurs réflexions.
D'abord, les artifices qui nous entourent, chauffage l'hiver,
climatisation l'été, nous ont fait oublier la capacité de
thermorégulation de notre corps.
Ensuite, cette inadaptation est le fruit d'une éducation. Les parents
qui projettent leurs angoisses sur leurs enfants et leur font des
recommandations du type « attention, tu vas prendre froid ! », ne font
que renforcer chez eux l'idée de leur incapacité à s'adapter aux
changements de température.
Loin de nous l'idée de prétendre qu'il faut laisser nos enfants faire
n'importe quoi, mais il ressort clairement de l'expérience des écoles
maternelles au Japon, que l'attitude non alarmiste des parents et des
enseignants, est fondamentale et permet à l'enfant de renouer avec des
réflexes d'adaptation que l'on pensait perdus.
Il est probable que plus l'expérience a lieu tôt, plus elle est rendue
facile par l'absence de préjugés qui caractérise l'enfant.
En revanche, l'adulte qui aborde une discipline comme le toumo doit
être déterminé à dépasser ses peurs les plus profondes, et surtout
préparé par un instructeur compétent. Le toumo est une expérience
formidable. Je n'ai jamais eu la sensation d'être plus en vie, que ces
fois où je me suis trouvé dans un torrent glacé ou sous une cascade,
alors que la nature se déchaînait. On en sort avec une formidable
énergie. C'est une douche pour le corps et pour l'esprit. Seulement, on
ne s'improvise pas yogi du froid. Une exposition au froid prolongée
lorsque l'organisme n'a pas été préparé par les techniques posturales
et respiratoires mises au point par des générations de yogis et
destinées à stimuler la circulation sanguine, peut tout simplement
déboucher sur une catastrophe.
Le toumo se transmet et ne se trouve pas dans les
manuels. Et pour ceux
qui seraient tentés par l'expérience, je n'ai qu'un conseil, c'est de
rencontrer Maurice Daubard, le spécialiste du toumo en Europe, dans son
école de yoga au fin fond de l'auvergne, où il enseigne un toumo qui a
le mérite d'être occidentalisé. Car n'oublions-pas qu'au Tibet, le
toumo n'a pas d'intérêt en soi et n'est qu'une marche pour accéder à
une spiritualité faite de renoncement et d'abnégation. Je ne prétends
pas que ces notions soient inexistantes en Occident, encore que pour
les rencontrer, il faut soit remonter au moyen-âge, soit se rendre dans
certains monastères orthodoxes, où la prière et le renoncement sont la
règle de vie depuis toujours.
Simplement, la mystique tibétaine ne nous est pas accessible. Personne
ne l'exprime mieux que Jung dans Psychologie du yoga de la kundalini. «
Les représentations hindoues nous sont étrangères, à nous Occidentaux.
Pour la plupart d'entre nous, nous sommes incapables d'en acquérir une
connaissance profonde. En outre, nous sommes tous, physiologiquement
parlant, des chrétiens, que notre conscience le reconnaise ou non.
Aussi, toute doctrine qui s'appuie sur l'esprit chrétien a plus de
chance de conquérir notre être qu'une doctrine si profonde soit-elle,
issue d'une souche étrangère. »